Le grand gaspillage du chauffage urbain alimenté par l’incinération des déchets


Des vertus supposées du chauffage urbain…

A écouter le SYCTOM, on en oublierait presque qu’il a pour mission le traitement des ordures ménagères. En effet, il présente ses usines non pas comme des usines d’incinération, ce qu’elles sont, mais comme des centres de valorisation énergétique, en mettant en avant que l’incinération des ordures permet de produire de la vapeur qui va alimenter les réseaux de chauffage urbain. Il s’agit de l’argument-massue mis en avant pour défendre la poursuite de l’incinérateur d’Ivry-Paris XIII, arrivé en fin de vie et dont la fermeture serait pourtant bienvenue pour engager la région capitale dans une politique zéro déchets conforme aux lois et règlements en vigueur.

La chaleur produite par les usines d’incinération est ainsi présentée par la Compagnie parisienne du chauffage urbain (CPCU), qui a signé un contrat d’approvisionnement avec le SYCTOM, parmi les « énergies renouvelables et de récupération » aux couleurs verdoyantes (comme dans le graphique ci-dessous où l’on apprend que la CPCU est dépendante à plus de 40% des usines d’incinération du SYCTOM) pour bénéficier d’un taux réduit de TVA.

Plus de 50% des déchets incinérés sont du plastique dérivé du pétrole

Or comme le note le service des statistiques du ministère de la transition écologique dans un rapport publié en 2021 (Chiffres clés des énergies renouvelables) les règles internationales et européennes sont particulièrement permissives puisque « par défaut et en conformité avec les règles de l’AIE et d’Eurostat, la production d’électricité ou de chaleur à partir des déchets urbains est comptabilisée pour moitié comme renouvelable ». Comprendre, l’autre moitié est d’origine fossile. En effet les poubelles ainsi brûlées sont composées de toutes sortes de matériaux dont des plastiques, fabriquées à partir de dérivés du pétrole.

Par ailleurs, contrairement au soleil et au vent, les déchets n’ont pas vocation à se « renouveler », mais au contraire, conformément à la directive-cadre européenne, à diminuer, sous l’effet de politiques publiques volontaristes de prévention des déchets.

Le réseau de chaleur émet de la chaleur… même en pleine canicule

Dans le cadre du diagnostic territorial de la ville de Paris effectué par l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR), ce dernier a réalisé des cartes des « îlots de chaleur urbain », c’est-à-dire ces endroits où la ville devient suffocante en période de canicule, du fait principalement du revêtement bitumé des sols, mais aussi… de la présence en souterrain des canalisations du réseau de chaleur urbain.

Sources : APUR, Diagnostic territorial de Paris (carte de gauche : îlots de chaleur urbains) et APUR, Quelles perspectives pour le réseau de chaleur de Paris (carte de droite : réseau de la CPCU).

L’APUR constate ainsi, dans le 11e arrondissement parisien, que le phénomène d’îlot de chaleur « est présent sur les voies minérales et ensoleillées » mais aussi que « certaines rues, bien que peu ensoleillées, comme le tronçon est de la rue du Chemin-Vert (entre l’avenue Parmentier et le cimetière du Père-Lachaise) ou la rue de la Fontaine-au-Roi, révèlent une situation climatique marquée par le réseau de chauffage urbain présent sous les trottoirs et qui fonctionne en été pour l’approvisionnement en eau chaude des bâtiments. »

Le réseau de chaleur a des fuites…

Il est également connu, et reconnu par la CPCU, que son réseau de chaleur présente des fuites importantes sur son réseau de retour d’eau sur 450 km, de l’ordre de 5 millions de m3 d’eau perdus chaque année.

Un système très coûteux (mais rentable pour ses exploitants)

L’Agence nationale de contrôle du logement social (ANCOLS) a dénoncé en 2017 le fait que, dans les logements sociaux d’Ile-de-France, le chauffage urbain coûte 2 fois plus cher (12,28 € par m²/an) que le chauffage ordinaire (individuel ou par immeuble).

Par ailleurs, la Direction des Constructions Publiques et de l’Architecture (DCPA) de la Ville de Paris interrogée en 2020 par l’APUR indique que le réseau de chaleur parisien est beaucoup plus coûteux que le gaz, notamment à cause de son coût de raccordement élevé, « de l’ordre de 50 000 à 60 000 € pour raccorder un équipement situé le long du réseau contre 500 à 600 € pour un branchement au réseau de gaz. Soit un rapport de 100. » et d’un prix du kWh « 2 fois et demie plus important que le gaz (4 centimes/kWh pour le gaz contre 10 centimes pour la vapeur) », et que « cet écart de prix explique le non-raccordement de privés dans le cadre du renouvellement de leurs installations (copros, commerces, bureaux). »

Or alors que les réseaux de chauffage urbain ne concernent globalement que 6% des communes au niveau national, ce système couvre 22% des besoins en chaleur des bâtiments à Paris, mais aussi dans des proportions variables à Ivry et dans plusieurs communes de la première couronne francilienne. A Paris, le délégataire du chauffage urbain, en situation de monopole, est la Compagnie parisienne de chauffage urbain (CPCU) qui est le plus important réseau de chaleur urbain de France.

Le délégué général de l’association de consommateurs et d’usagers Confédération du logement et du cadre de vie (CLCV), François Carlier, avait déclaré à la presse en 2017 après avoir étudié les rapports des sociétés gestionnaires du chauffage urbain, dont la CPCU : « Je retrouve les défauts des contrats de distribution d’eau d’il y a 10 ou 15 ans : gestion défaillante, contrats sur de très longues durées de 20 à 25 ans, duopole de deux grands prestataires à qui est laissée une trop grande latitude tarifaire… ».

Gros contrats entre amis

Derrière le SYCTOM ou la CPCU qui s’honore du titre d’entreprise publique locale (il s’agit en réalité d’une société d’économie mixte dont la Ville de Paris est actionnaire minoritaire), se cachent de très grandes entreprises, et notamment ENGIE (anciennement GDF Suez), présente en amont et en aval : ainsi, SITA qui exploite l’usine Ivry-Paris XIII est une filiale de SUEZ elle-même filiale d’ENGIE, et la CPCU appartient pour les 2/3… à ENGIE.

Dans ce contexte, les élus aux multiples casquettes sont bien utiles. Ainsi François Dagnaud, fervent défenseur de l’incinérateur d’Ivry-Paris XIII, ancien président du SYCTOM (et toujours membre du comité syndical à l’heure où nous écrivons ces lignes), maire du XIXème arrondissement, conseiller métropolitain dans le cadre de la Métropole du Grand Paris et enfin… administrateur de la CPCU de 2009 à 2014. Le SYCTOM est le principal fournisseur d’énergie de la CPCU.

Et pendant ce temps, les collectes sélectives stagnent, conséquence logique du recours aux déchets comme combustible

Dans son dernier bilan publié, l’Observatoire régional des déchets en Ile-de-France (ORDIF) constate que le taux de recyclage des collectivités franciliennes stagne autour de 22% depuis 10 ans, loin derrière les jalons fixés au niveau européen pour atteindre un taux de recyclage de 65% d’ici 2035.

Source : Institut Paris Région, ORDIF, 2021, Les déchets ménagers et assimilés en Ile-de-France, données 2019.

Cette situation n’est pas le fruit de la fatalité. Pourquoi les Franciliens ne seraient-ils pas capables de trier leurs déchets aussi bien que les habitants de Milan et de la Toscane par exemple, territoires caractérisés par d’excellentes performances de leurs collectes sélectives ?

Il faut dire que dans leur majorité, le SYCTOM et ses élus traînent des pieds pour financer la prévention et le recyclage, mais ont signé sans rechigner en 2015 un marché de reconstruction et d’exploitation de l’usine d’incinération d’Ivry-Paris XIII de plus de 2 milliards d’euros au bénéfice d’un groupement d’entreprises dont SUEZ.

Coincé entre d’une part une réglementation de plus en plus exigeante qui renchérit inexorablement le coût de l’incinération via les normes sur les émissions de polluants par exemple, ou l’augmentation de la Taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) à laquelle l’incinération des déchets est assujettie, et d’autre part sa politique du “tout incinération”, le SYCTOM, cornérisé, en est réduit à des opérations de com’ pour faire croire à l’opinion publique qu’il agit réellement pour la prévention et le recyclage.

Ainsi le SYCTOM avait adopté un « Grand défi » en 2019, mais 2 ans et demi après, les « contrats d’objectifs » sensés apporter des moyens financiers supplémentaires aux intercommunalités membres du SYCTOM n’ont toujours pas été votés.

Au détour de petites phrases, on en arrive à percevoir que les territoires les plus en pointe en matière de gestion des déchets (prévention, tarification incitative, collecte séparée des biodéchets) sont en réalité, indésirables car incompatibles avec le modèle économique dont le SYCTOM est aujourd’hui prisonnier. Son président Éric Césari (condamné à 3 ans dont 2 ans ferme de prison au titre de l’affaire Bygmalion le 30 septembre 2021) a ainsi commenté sans regret lors d’un comité syndical le choix des communes de Versailles Grand Parc de quitter le SYCTOM « on perdait de l’argent, on n’en perdra plus ! ». Qui vivra verra.

Bientôt du changement ?

La concession dont bénéficie la CPCU de la part de la Ville de Paris prendra fin le 31 décembre 2024 : une fenêtre de changement est donc possible et souhaitable car comme le notait la Cour des comptes régionales en 2019 : « la poursuite des objectifs volontaristes de la Ville et de la métropole en matière de transition énergétique appelle donc aujourd’hui à un réexamen de la place de la CPCU dans la politique parisienne de chauffage urbain, en lien avec la stratégie métropolitaine de développement des réseaux de chaleur. »

En effet, le Plan climat air énergie parisien mise sur son réseau de chaleur en lui fixant comme objectifs d’atteindre 75 % d’énergies renouvelables (et de récupération…) d’ici 2030 et 100 % en 2050.

L’APUR considère ce 100% comme un objectif « qui passe nécessairement par une plus grande sobriété de l’usage de l’énergie. Cette sobriété devra être particulièrement poussée car la récupération de l’énergie fatale de l’incinération des déchets qui représente aujourd’hui la source d’énergie principale devrait être amenée à baisser conformément à la trajectoire « zéro déchet non valorisé » [de la Ville de Paris] ».

En conclusion

Tout comme le meilleur déchet est celui que l’on ne produit pas, le meilleur kWh est celui dont on n’a pas besoin… outre des investissements massifs dans la prévention, le déploiement de la tarification incitative, le tri et le recyclage, à quand des investissements massifs, par exemple, dans l’isolation des bâtiments « passoires thermiques » et dans la végétalisation pour climatiser naturellement la région parisienne et créer un « réseau de fraîcheur » pour lequel nos enfants et nos petits-enfants nous remercieront en 2050 ?

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